Numérisation : un risque de disparition de la personne

Antoinette Rouvroy1 s’intéresse aux enjeux philosophiques, politiques et juridiques de la « numérisation » du monde et de ses habitants et de l’autonomisation croissante des systèmes informatiques. Dans une interview au blog « Binaire », elle revient sur les Big Data : l’enjeu est moins la protection des données personnelles que celle de la personne.

« Les technologies contemporaines de l’information et de la communication ne nous rendent pas vraiment plus « visibles ». Peut-être n’avons-nous jamais été moins « visibles », moins « signifiants » dans l’espace public en tant que personnes, qu’aujourd’hui. La prolifération des selfies et autres performances identitaires numériques est symptomatique à cet égard. L’incertitude d’exister induit une pulsion d’édition de soi sans précédent : se faire voir pour croire en sa propre existence. »

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Alors qu’il nous devient impossible d’être « absents » dans la mesure où nous ne pouvons plus ne pas laisser de traces, il nous est de plus en plus difficile de compter en tant que « personne ». Ce que nous pouvons dire de nous-mêmes devient superflu face à l’efficacité des profilages automatiques dont nous faisons l’objet. 12.000 offres de voyages parce que vous avez acheté un billet d’avion, des pubs télé ciblées… L’hyperpersonnalisation des environnements numériques porte moins la menace d’une disparition de la vie privée que celle d’une hypertrophie de la sphère privée au détriment de l’espace public.

L’hypertrophie de la sphère privée

Les individus ne sont plus profilés en fonction de catégories socialement éprouvées (genre, expérience professionnelle, etc.) dans lesquelles ils pouvaient se reconnaître et faire valoir des intérêts collectifs, mais en fonction de « profils » produits automatiquement en fonction de leurs trajectoires et interactions numériques qui ne correspondent plus à aucune catégorie. « Ce n’est pas la sphère privée qui est menacée (elle est, au contraire, hypertrophiée), mais l’espace public, l’ « en commun ».

« Les causes, les raisons, les motivations, les justifications des individus, les conditions socio-économiques ou environnementales ayant présidé à tel ou tel état du « réel » transcrit numériquement n’importent plus du tout dans cette nouvelle forme de rationalité algorithmique. »

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1 Antoinette Rouvroy est chercheure au Fond National de la Recherche Scientifique Belge, rattachée au Centre de Recherche Information, Droit et Société de l’Université (CRIDS) de l’Université de Namur.

Crédit photo : pexels.com (Licence CC0)

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