Pourquoi il faut donner la priorité aux personnes âgées

Pourquoi il faut donner la priorité aux personnes âgées

Chaque semaine, Didier Martz anime sur les ondes de RCF « Le monde comme il va », chronique philosophique. Nous lui avons demandé de passer au crible une idée : pourquoi donner la priorité à la personne âgée.

La population est vieillissante, il y a de plus en plus de personnes âgées et ce sont des personnes fragiles, vulnérables dont il faut se préoccuper. Non, pas seulement se préoccuper mais à qui il faut donner la priorité.

L’épreuve des faits

On sait qu’une partie de cette population vit dans des conditions difficiles. L’épisode caniculaire de 2003 nous a dramatiquement renseignés. Comme nous renseignent les statistiques sur la pauvreté de ces personnes, les études sur la situation des maisons de retraite ou de la vie à domicile, les chiffres du suicide. Certes, autant de bonnes raisons pour faire de ces personnes une priorité. Mais autant de raison d’être vigilant devant un slogan qui pourrait bien avoir pour fonction de masquer cette réalité.

De quelles personnes s’agit-il ?

Car nous sommes déjà, avant même de commencer, arrêtés par une autre question qui nous intime de préciser ce que nous entendons par « personnes âgées » ? Âgées à partir de quand et comment ? Il y a âgé et âgé, vieux et vieux. Il y a vieillard (c’est assez curieusement un mot qu’on emploie peu).

Évidemment, le mot « priorité » nous invite à penser qu’il s’agit des personnes les plus faibles, les plus fragiles, dans des situations de dépendance importante. Il s’agit de personnes qui ont dépassé comme disait Montaigne l’âge seulement fatigué, usé et qui sont entrées dans « l’extrême vieillesse ». L’âge où on ne sait plus bien qui on est, ce que l’on fait, où l’on fait sur soi, où l’on tient debout à la force des poignets et des volontés des autres. Annie Ernaux dans « Je ne suis pas sortie de ma nuit » parle de sa mère, parle de toutes les mères, parle de l’extrême vieillesse :

« A nouveau attachée. Elle n’arrive pas à manger son gâteau, une mousse aux abricots, sa main ne trouvait pas ses lèvres, sa langue tirée vers la gâterie inaccessible. Je l’ai fait manger comme mes enfants autrefois. Je crois qu’elle s’en rendait compte […] Elle s’est mise à déchirer le carton des gâteaux, à tenter de le manger. Elle déchirait tout, sa serviette, une combinaison, essayait de tordre toutes les choses, complètement insensible. Son menton est tombant, sa bouche ouverte. »

Ce n’est peut-être pas une question d’âge d’ailleurs. Inutile de dire que cet âge-là n’est pas terrible et que la question du sens de la vie se pose (elle est d’ailleurs plutôt posée de l’extérieur).

Au nom de quoi donnerait-on la priorité aux personnes âgées ?

Nous l’avons vu : la réalité montre que ce n’est pas toujours le cas ; nous voyons aussi que dans l’histoire, il arrive que les plus faibles passent après plutôt qu’avant. Ce sont les nécessités politiques, économiques doublé d’idéologies qui commandent. Quelles seraient donc les éléments idéologiquement nouveaux qui feraient que nous accordions un tel intérêt pour les personnes âgées ?

Pas très nouveau, l’arrière fond toujours actif de culture judéo-chrétienne qui nous porte à faire œuvre de compassion, de charité pour les plus démunis, c’est l’amour du prochain ; pas très nouveau non plus puisqu’elle nous vient de Rousseau, cette disposition naturelle des individus à éprouver de la pitié pour les plus faibles ; plus récente, la version laïque et philosophique de la morale chrétienne qui prend corps dans la philosophie des Lumières et le courant humaniste, version formulée en toute clarté par Kant qui nous invite, plus encore qui nous commande, de traiter l’humanité non comme un moyen mais comme une fin, en toutes circonstances. A partir de Kant, la question de l’Autre va devenir centrale dans la philosophie et ailleurs. Question qui se posera avec d’autant plus d’acuité qu’elle aura à se confronter à la Shoah et  à toutes les exactions que des humains vont infliger à d’autres humains.

Aujourd’hui elle devient lancinante et douloureuse car à la sensibilité  extrême des individus à la souffrance des autres, vient s’opposer une logique économique qui repose principalement sur des critères de rendement, d’utilité, de performance et qui par conséquent ne peut pas être morale. Dans cette logique, il y a fort à craindre pour les personnes fragiles et en particulier les personnes âgées.

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Didier MARTZ, se préoccupe intellectuellement et pratiquement des « éclopés de la vie » et notamment de la question de leur statut de sujet compte tenu de la situation qui leur est faite, dans notre société et ailleurs. Successivement et parallèlement formateur d’adultes, consultant, chargé de mission, directeur de cabinet du recteur, il est aussi professeur de philosophie, philosophe, auteur et musicien. Il intervient en particulier pour des associations comme la LICRA, la LDH, JALMALV, SOS Amitiés, SOS Racisme. Enfin, il conduit depuis 14 ans des cafés de philosophie à Reims et ailleurs avec l’édition d’une revue et tenue d’une chronique hebdomadaire sur les ondes de RCF Reims Ardennes « Le monde comme il va ». Il est l’auteur des ouvrages  »Vous avez dit euthanasie ? » et « Alzheimer : vous avez dit démence ? » ,  et plus récemment  « La tyrannie du « Bien vieillir » co-écrit avec Michel Billé, le tout aux Éditions le Bord de l’Eau.

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